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La fabrique de paysages
D’où le parti pris : creuser la différence entre les notions de « paysage (landscape) » et de « territoire » (territory), et même si cette différence ne fait pas consenus en sciences humaines, pour mettre en évidence les différentes cartes mentales au travers desquelles un « territoire (territory) » se laisse appréhender.
Cappadocia Making: Between Territories and Landscapes of Güzelyurt, Sivrihisar, Akyamaç and Their Surroundings ? Pour aborder cette question, je suis parti de la fabrication du paysage d’Ariance par Grégoire de Naziance (vers 330-390), évêque, archevêque de Constantinople, moine, théologien redoutable doublé d’un rhéteur redouté. Aujourd’hui localisé dans la région de Güzelyurt et Sivrihisar, Ariance est un domaine familial qui va occuper une place prépondérante dans l’imaginaire chrétien. Si les textes autobiographiques de notre théologien-rhéteur révèlent plusieurs toponymes de la géographie cappadocienne, c’est son échange épistolaire avec Basile de Césarée – mentionnons ici les lettres 4 et 5 de Grégoire de Naziance à Basile et les lettres 2 et de 7 de ce dernier – qui va servir de creuset à l’élaboration d’Ariance comme lieu idéal où mener une vie ascétique. Or, les toponymes de la géographie grégorienne sont des objets mouvants. Malgré les informations littéraires, aucun de ces lieux ne semble avoir eu une importance particulière et aucun toponyme n’a pu être réellement identifié[4]. Même le plan de l’église construite à Naziance par Grégoire l’Ancien – un exemple de martyrium octogonal – est une reconstruction réalisée par les historiens de l’art uniquement à partir de la description qu’en a faite Grégoire de Naziance[5].
La première raison tient à la personnalité de Grégoire de Naziance qui a fonctionné au cours des siècles comme un aimant. La Kızıl Kilise, une église placée sous le patronage de saint Panteleimon et située non loin de l’ancienne Kaballa (aujourd’hui Güzelyurt, anciennement Gelveri), s’est vue étroitement liée dans l’imaginaire à Grégoire de Naziance, alors qu’une datation par carbone 14 la date du Ve et VIe siècle [Préliminaires à une étude extensive du bâti de Kızıl Kilise | Dipnot] [3]. La seconde raison tient à la maîtrise des instruments rhétoriques utilisés par Grégoire de Naziance pour élaborer le paysage d’Ariance.
Transformer un espace en fiction et capter l’attention
L’objectif de Grégoire de Naziance est clair : décrire un territoire et le placer sous les yeux de son lecteur, projet ancien qui remonte à la Rhétorique (1511b 24s.) d’Aristote. Par le pouvoir des mots, il s’agit « de mettre les choses sous les yeux (pro ommatôn) », et dans le cas d’un topos, de le représenter, de l’exposer en le rendant visible par la parole. Pour les auteurs byzantins, cette réflexion sur le pouvoir des mots a été centrale. Dans leurs mains, la force persuasive du discours qu’une longue initiation aux arts du langage (grammaire, rhétorique, dialectique) a permis de maîtriser.
Ce que fabrique la rhétorique de Grégoire de Naziance, c’est la représentation d’un territoire sous la forme d’un paysage. En le façonnant au moyen d’outils rhétoriques, on le met sous les yeux pour capter l’attention. Capter le regard ? Pour quels enjeux ? Je crois qu’on touche ici à l’un des enjeux lourds de la rhétorique byzantine : mettre sous les yeux, essentialiser et invisibiliser [6].
Effets balistiques
Au cœur des lettres de Grégoire de Naziance se trouve un ensemble de mécanismes rhétoriques impliqués dans la transformation de realia (matériau réel) en fiction (plasma). C’est l’observation des traces laissées sur le matériau textuel qui nous permettra d’entrer dans l’atelier du rhéteur, de mettre au jour ses instruments de travail et d’identifier les conditions de leurs utilisations. En quoi leur étude nous renseigne sur les propriétés du produit ainsi manufacturé ? En guise de réponse, une remarque : le dispositif rhétorique utilisé par Grégoire de Naziance – de l’ekphrasis au logos periêgêmatikos – se caractérise par sa portée balistique remarquable. L’effet de son travail fictionnel est patent sur les voyageurs et les érudits modernes. Ainsi, lorsque Syphorien Terraz (1872-1944), prêtre catholique, découvre Naziance et ses environs, tout parle des moines reclus, tout susurre la férocité des combats spirituels menés dans le secret des grottes, tout rappelle l’idéal ascétique de Grégoire de Naziance, tout évoque son combat théologique contre l’hérésie, tout… et même les pierres, et ce qu’il entend d’elles, il le transforme en un logos periêgêmatikos qui n’est pas sans rappeler, du moins sous sa forme rhétorique, le logos de Grégoire. Dans ses mains, les Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique des six premiers siècles de Tillemont (t. IX, Paris, 1693) et un livre en grec dû à M. Anastase Levidis intitulé Αἱ ἐν μονολίθοις μοναὶ τῆς Καππαδοκίας καὶ Λυκαονίας, Constantinople, 1899 [7].
Seule une approche interdisciplinaire et comparatiste qui puisse croiser les sources archéologiques, géographiques et historiques permettra de restituer à ce territoire son épaisseur temporel et d’en explorer ses contours.
Pour apprendre à voir ce qui a été invisibilisé, une bonne façon de procéder consiste à partir des archives déposées au Κέντρο Μικρασιατικών Σπουδών à Athènes. Elles constituent une source privilégiée et inépuisable d’informations de première main. Leur étude systématique est cours. Nous aimerions faire un pas de plus : étoffer le matériau archivistique collecté à Athènes en le croisant avec le travail de réorganisation des archives patriarcales mené sous la houlette du Métropolite Callinikos Delikani (1855-1934), travail enrichi par l’entreprise de collecte de documents réalisée par Stavrakis Aristarchis (1836-1925) auprès des institutions religieuses dépendant du Phanar. Quelles ont été les différentes étapes de réorganisation des archives patriarcales ? Comment s’est opéré le travail de regroupement des documents ? Quels ont été les résultats des initiatives prises par Aristarchis Stavrakis Aristarchis pour rassembler au Patriarcat les documents éparpillés au quatre coins de l’Empire ottoman ?
Grégoire Sommer
Laboratoire d’études sur les rhétoriques
Mondes byzantin et ottoman
[7]. Syphorien Terraz, « Un pèlerinage à Naziance », publié dans Échos d’Orient, 1900-1901, p. 171-177.