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L’enseignement des arts du langage
Depuis les travaux pionniers de Paul Lemerle (1903-1989), on s’est intéressé de près à l’histoire de l’egkuklios paideia à Byzance, un mode d’apprentissage encyclopédique et mimétique reposant sur d’ambitieuses entreprises cumulatives et anthologiques[1]. Ce système de formation comprenait deux niveaux : le trivium, à savoir l’ensemble des trois matières fondamentales de l’enseignement médiéval (grammaire, rhétorique, dialectique) et au quadrivium, à savoir les quatre sciences mathématiques.
C’est à ce système de formation que fait explicitement référence Anne Comnène au début de l’Alexiade, un texte écrit pour arracher à l’oubli les hauts faits de son père, l’empereur Alexis Comnène Ier(vers 1058-1118[2]. Si ce système éducatif a connu de profondes transformations au cours du long millénaire byzantin, il est resté relativement stable. C’est encore à ce même modèle pédagogique que fait écho Giorgos Constantinou dans son introduction au Dictionarium quatuor linguarum (Venise, 1757). Il est question de l’enseignement dispensé dans les écoles grecques de l’Empire ottoman, un enseignement de type encyclopédique conçu pour intégrer de nouveaux savoirs tout en s’assurant d’un double passage : celui qui conduit des arts du langage (grammaire, dialectique, rhétorique) à la philosophie et celui qui mène de la philosophie à la théologie[3].
Or, les notions de trivium et de quadrivium, empruntées du reste à l’Occident, ne recouvrent que partiellement l’enkyklios paideia byzantine[4]. Parlant des vertus de cette dernière dans l’Éloge funèbre de Basile de Césarée, Grégoire de Naziance (329-390) en rappelle l’objectif principal : par la grammaire, la rhétorique, la philosophie ou encore les mathématiques, rendre l’homme habile (sophos), habile à contempler l’être en tant qu’être[5]. Un projet similaire se retrouve sous la plume de Gérasimos Vlachos (1605/7-1685) : lui soumettre à son tour une méthode dialectique efficace, de type diérétique, pour lui apprendre à mieux exploiter l’Organon d’Aristote. Moyennant un travail scrupuleux sur les définitions, il trouvera dans cette boîte à outils bien fournie en ruses prométhéennes susceptibles de quoi le ramener sur la voie de l’être et l’arracher à la chute[6]. Notons que tels projets pédagogiques reprennent à leur façon la définition aristotélicienne de la rhétorique comme rejeton de la dialectique. Tout, démonstrations et texte de rhétorique, concourt vers un même but : persuader de certaines conclusions en prenant appui sur des prémisses qui font consensus.
Le rôle dévolu à la dialectique aristotélicienne dans ce dispositif pédagogique s’explique en grande partie par la place accordée à la grammaire. Harponnée par la métaphysique aristotélicienne, elle s’est faite grammaire de l’hypokeimenon, une grammaire articulée autour du sujet de la phrase érigé en support de prédicats.
C’est du reste dans le creuset des Catégories, traité central de l’Organon d’Aristote, et par conséquent de sa Métaphysique, qu’Hermogène de Tarse a conçu vers la fin du IIe siècle de notre ère son traité des États de cause. En faisant de la méthode des États de cause, une méthode diérétique à même d’exercer le pouvoir sur l’activité de décision, Hermogène de Tarse fit de la grammaire prédicative la clé de voûte de l’enkyklios paideia. Le succés rencontré par ce traité auprès des professeurs de rhétorique souligne à lui seul la fonction matricielle des Catégories d’Aristote dans l’enseignement des arts du langage aussi bien à Byzance que dans les écoles grecques dans l’Empire ottoman.
Loin de se laisser réduire à une simple fonction propédeutique, la grammaire constitue une interface entre philosophie et rhétorique, un noyau dur de la pensée byzantine, en quelque sorte, qui permet de bouger dans l’enkyklios paideia. C’est du reste cette interface qui fit l’objet d’une attaque massive à partir du XIe siècle de notre ère par une nouvelle méthode d’enseignement de la grammaire, appelée schédographie[7]. Pour Anne Comnène, il ne fait aucun doute que cette innovation pédagogique relève d’un complot savamment orchestré par l’Église pour s’en prendre à l’éducation classique, autrement dit, au régime de la signification fixé par Aristote dans sa Métaphysique.
La pratique rhétorique d’un moine illettré
L’ objection la plus forte fut portée sur le terrain des arts du langage. Lui fut reproché un usage sophistiqué de l’improvisation, une rhétorique du pouvoir (archê) doublée d’une pratique rhétorique de l’interprétation, grâce à laquelle il parvint à conduire son lecteur au cœur de l’Enkleistra, là où il se fit représenter entre deux Archanges. Ce geste rhétorique n’a rien d’anodin, car il permit à notre moine reclus d’articuler sa conception du pouvoir à la conception de l’image et de la mimêsis élaborée par Grégoire de Naziance. On touche ici à l’essentiel de son projet d’écriture, comme il le formula dans son prologue du Livre des catéchèses.
Le bilingue
En prenant l’intraduisible pour méthode (Vocabulaire européen des philosophies. Dictionnaire des intraduisibles, dir. B. Cassin, Seuil-Le Robert, 2004), l’objectif du bilingue est d’excaver le matériau textuel avec lequel il travailla et d’exhumer les instruments grammaticaux et rhétoriques utilisés dans la fabrique de ses textes tout en proposant la reconstitution virtuelle de la bibliothèque avec laquelle il travailla, la Bibliothèque sainte. On sait que pour mener à bien ce travail d’écriture, il constitua dans l’Enkleistra une bibliothèque qui continua à être enrichie jusqu’au XVIe siècle, date à laquelle elle fut dispersée.
[3]. Giorgos Constantinou, Λεξικόν τετράγλωσσον – Dictionarium quatuor linguarum, Venise, 1757, p. 10, note b.