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Poursuivre l’étude comparée de l’enseignement des arts du langage à Byzance et dans les écoles grecques dans l’Empire ottoman ? Pour quels enjeux ?

Le Corpus rhetoricum

Dans l’Éloge funèbre de Basile de Césarée, mort en 379, Grégoire de Naziance (329-390) parle de l’enseignement encyclopédique (ἐγκύκλιος παιδεία) dont son ami bénéfia, un enseignement encyclopédique centré sur la grammaire, la rhétorique, la philosophie, les mathématiques, sur tout ce qui rend sophos, à savoir, sage, habile, expérimenté[1]. De cette formation « générale », Basile de Césarée, invite à ne prélever que ce qui peut être utile[2]. La littérature profane n’a pas pour vocation de servir de « gouvernail à l’intelligence ». Elle peut en revanche fournir de précieuses connaissances pour « mettre en évidence » les idées philosophiques[3].

Cette vision de l’éducation n’est pas nouvelle. Ce qui l’est en revanche, c’est l’importance croissante des arts du langage dans le cursus scolaire. Ravalé au rang de factotum de la philosophie, ils vont progressivement remettre en question leur rôle et disloquer les degrés du cycle des études encyclopédiques. Pour rendre visible ce qu’on conçoit, pour lui donner vie, pour le mettre sous les yeux, il faut pouvoir tabler sur de solides connaissances en rhétorique. En jeu : la force du logos qu’il faut apprendre à synthétiser. Depuis l’édition récente du Corpus rhetoricum, un corps de doctrines rhétoriques constitué durant la seconde moitié du Ve siècle de notre ère, on comprend beaucoup mieux les liens entre force persuasive et grammaire[4]. Pour maîtriser l’arsenal rhétorique, on proposait aux élèves un enseignement basé sur l’exégèse des poètes et des prosateurs anciens, un enseignement complété par une étude approfondie des manuels de grammaire. Procédant par encerclements successifs, il s’agissait d’apprendre à monter les échelons du processus de fabrication d’une argumentation claire et structurée, depuis l’apprentissage de l’écriture et de la lecture jusqu’à l’ élaboration de la force persuasive, en passant par le choix des mots et l’agencement des phrases la gestion de l’agencement des phrases et des enchaînements textuels.

Les écoles grecques dans l’Empire ottoman

Durant le long miléniare byzantin, ce système pédagogique va rester étonnement stable. Dans son introduction au Dictionnaire tétralingue (Λεξικόν τετράγλωσσον), édité à Venise en 1757, Giorgos Constantinou de Ioannina note que le modèle éducatif qui prévaut dans les écoles grecques dans l’Empire ottoman est lui aussi de type encyclopédique et cumulatif, centré sur les arts du langage et conçu pour introduire aux mathématiques, à la philosophie et à la théologie, les commentaires de Théophile Corydalée (1570-1646)[5]. Gérasimos Vlachos le Crétois (1605/7-1685), un disciple de Théophile Corydalée, avait fait de la logique aristotélicienne la clé de voûte de ce dispositif pédadogique[6].

Cette captation des arts du langage par la logique aristotélicienne est repérable dans le traité des États de cause, un traité clé du Corpus rhetoricum, où il est question d’une méthode de traitement de la controverse. On le sait : cette méthode s’est élaborée à partir de la structure de l’Isagoge de Porphyre. La méthode proposée ici pour réfuter les controverses s’est élaborée à l’aune des Catégories d’Aristote. On assiste à l’absorption des arts du langage par la logique aristotélicienne. De sa vocation ancilaire, la rhétorique se fait propédeutique : rendre habile à départager ce qui est utile de ce qui ne l’est pas en assurantle passage de la grammaire à la métaphysite et d’introduire à la théologie. Ce qui change ici, ce n’est ni plus ni moins que le statut ontologique des arts du langage.

La pratique rhétorique d’un moine illettré

Pour mieux comprendre ce qui est en jeu ici, un angle d’attaque : la pratique rhétorique d’un moine byzantin illettré, du nom de Néophyte le Reclus (1134-v.1220), auteur d’une œuvre abondante,entrièrement conçue pour l’édification de ses disciples[7]. S’il écrit des textes utiles, c’est en illettré. Or, sa pratique du logos a suscité une levée de boucliers. L’ objection la plus forte a été portée sur le terrain des arts du langage. Lui est reproché un usage sophistiqué de l’improvisation, une rhétorique du pouvoir (archê) par laquelle il conduisit son lecteur en cœur de l’Enkleistra, lieu où il se réfugia en juin 1159, lieu transformé au fil des ans en une bibliothèque et observatoire, lieu enfin où il se fit représenter entre deux Archanges en guise de commentaire à la conception par Grégoire de Naziance du rôle de l’image et de la mimêsis dans la rhétorique de l’archê.

Tel est l’enjeu de son Livre des catéchèses. Quelle rhétorique s’invente ici sur les marges de la rhétorique dominante ?

Le bilingue

Pour y répondre, la confection du bilingue de l’œuvre restante de Néophyte le Reclus en prenant pour méthode les intraduisibles (Vocabulaire européen des philosophies. Dictionnaire des intraduisibles, dir. B. Cassin, Seuil-Le Robert, 2004). D’où un travail d’archéologie minutieux pour mettre au jour les sources avec lesquelles il travailla et pour proposer une reconstitution virtuelle de sa bibliothèque.

[1]. Grégoire de Naziance, Discours 43, 13 (SC 384).
[2]. Basile de Césarée, Aux jeunes gens, I, 6-7 (Les Belles Lettres, 2012).
[3]. Grégoire de Naziance, Discours 43, 13 (SC 384).
[4]. Le Corpus rhetoricum a fait l’objet d’une édition critique et d’une traduction aux Belles Lettres.
[5]. Giorgos Constantinou, Dictionarium quatuor linguarum (Λεξικόν τετράγλωσσον), Venise, 1757, p. 10, note 2 (page 8, note a).
[6]. Gérasimos Vlachos, Harmonia horistikè tôn ontôn – Harmonia Definitiva Entium de mente Graecorum Doctorum, Venise, 1661, p. 3.
[7]. Néophyte le Reclus, Oeuvres complètes, Éditions du Monastère de Saint-Néophyte, Paphos, t.. I-V, 1996-2005.